« Une p'tite roue en plus », le périple familial à moto et side-car

Publié le 04/05/2026

Cap'PassionDeux-Roues

Ils ont quitté la France au guidon d'une réplique récente d'anciennes Royal Enfield des années 50 et d'un side-car pour un périple familial. Pendant trois mois, Marc, ses fils Guillaume et Vincent, atteint de trisomie 21, ont roulé jusqu'en Grèce, avalant plus de 10 000 km entre cols montagneux, pistes cabossées et rencontres improbables. Une manière de surmonter un deuil et de redéfinir leur équilibre à trois.

Vincent, Marc et Guillaume Baptedou, à la conquête de la Grèce.

Pouvez-vous nous raconter comment est née l'idée de ce périple à moto et side-car ?

Guillaume Baptedou : Avec papa, ce n'était pas notre premier grand voyage. Nous avions déjà réalisé deux grands tours européens : le premier en 2017 à travers l'Europe du Nord et la Scandinavie, et le second en 2019 en Europe centrale. À l'époque, on s'était dit qu'on repartirait un jour, car il nous restait un grand morceau à explorer : les Balkans et la Grèce. Lors de nos précédents voyages, on utilisait un Fiat Doblò aménagé, pratique mais limité à deux places. Vincent était resté avec notre mère. Mais après sa disparition, impossible de le laisser à la maison : il devait venir avec nous. C'est là que l'idée un peu décalée du side-car est apparue.

Marc Baptedou : Pour Vincent, le side-car avait un autre avantage : il pouvait vraiment participer. On a installé le GPS dans le panier et Vincent est devenu notre navigateur. Dans le monde de la moto, le passager est souvent surnommé « le sac de sable » parce qu'il n'est pas acteur du voyage. Là, au contraire, il jouait un vrai rôle.

Ce voyage a été une manière de tourner la page, de se remettre en mouvement et de partager un vrai projet commun avant que chacun prenne son chemin.

Qu'est-ce qui vous a motivé à transformer cette idée en véritable aventure familiale ?

G.B : Après le décès de maman il y a deux ans, nous avons pendant un an et demi, vécu tous les trois comme dans une « colocation », en mode survie. Elle gérait beaucoup de choses à la maison, à commencer par Vincent, et on a dû apprendre à fonctionner sans elle. Ce voyage a été une manière de tourner la page, de se remettre en mouvement et de partager un vrai projet commun avant que chacun prenne son chemin. Pour moi, c'était un tremplin professionnel, pour Vincent une transition avant son entrée en foyer de vie, et pour papa l'occasion de profiter de sa retraite. Ce voyage, c'était une façon d'avancer ensemble.


Quel a été le rôle de chacun dans la préparation du projet ?

M.B : Moi, j'étais sur la partie technique, notamment le choix des motos. On a opté pour des modèles inspirés de la Seconde Guerre mondiale : un side-car réplique d'un Ural soviétique, et ma Royal Enfield de l'armée anglaise qui fait penser à un modèle utilisé par l'armée allemande Afrika Korps du fait de son look et sa couleur sable. Rouler 10 000 km avec ce type de machines est rare, et ça nous a donné un vrai capital sympathie.

G.B : J'ai tracé l'itinéraire, choisi les étapes et préparé les visites. On voulait découvrir des pays qu'on ne connaissait pas encore : la Slovénie, les Balkans, puis la Grèce, qui représentait pour nous « le bout de la route ». On est très attirés par l'histoire liée à l'ex-URSS et par la mémoire encore très présente dans ces régions. L'ex-Yougoslavie1, notamment, est d'une richesse culturelle incroyable. Pour la Grèce, Athènes s'est imposée naturellement : c'est la capitale, un symbole fort pour clore le voyage.

Pour Vincent, le projet était difficile à visualiser, mais il a une capacité d'adaptation impressionnante. Même sans tout comprendre en amont, il a découvert le voyage au fil du périple.

C'est aussi ça la magie du voyage : tomber sur les bonnes personnes au bon moment.

D'où vous vient ce goût pour l'aventure et le dépassement de soi ?

G.B : Cela me vient de mes parents, on voyageait beaucoup quand j'étais enfant. Mon premier grand voyage, c'était l'Inde, quand j'avais 7 ans. Et ensuite, il y en a eu beaucoup d'autres. Quand j'étais étudiant, j'ai participé au 4L Trophy : on avait acheté une vieille 4L en ruine que l'on a retapée pendant un an et demi. Ce mélange de défi, de mécanique et de voyage a été mon premier vrai road trip.

M.B : Plus jeune, je faisais beaucoup de moto et j'étais militaire, ce qui m'a amené à voyager. J'ai vite compris qu'il existait d'autres cultures et d'autres façons de voir le monde. Après l'armée, j'ai visité le Pakistan, l'Afghanistan, l'Inde… Découvrir le monde est devenu naturel pour moi, et j'ai transmis cette passion à mes enfants.


Vous êtes partis de Paris fin août : comment se sont déroulés les premiers jours sur la route ?

G.B : Le départ a été un peu particulier : j'ai quitté Paris seul avec le side-car pour rejoindre mon père et Vincent qui étaient en Auvergne. Cette première étape dépassait les 400 km, alors que nous nous étions fixés une limite de 200 km par jour afin d'éviter la fatigue et de conserver du temps pour visiter.

Une fois en Auvergne, on est restés trois jours pour préparer les motos et tout arrimer avant de partir vers Annecy fêter les 70 ans de papa, ce qui marquait le début de l'aventure avant de filer vers l'Italie. Comme dans tout road trip, il nous a fallu quelques jours pour trouver notre rythme.

M.B : On savait que le side-car était très exigeant physiquement, on avait donc décidé de faire de petites étapes et d'éviter autoroutes et voies rapides. On voulait absolument traverser les villages et rencontrer les gens.


Quels ont été les plus grands défis techniques ou logistiques du voyage ?

G.B : Le plus dur a été la mécanique. Dès le premier tiers du voyage, on a eu des soucis avec le pneu de la moto, qui était déjà fatigué au départ. Papa devait le changer en Auvergne, mais il a une légère tendance à procrastiner (rires). Tous les matins, on regonflait le pneu avec notre compresseur. Il a tenu jusqu'au dernier jour, où il a éclaté en rentrant vers l'Auvergne, puis définitivement lâché en remontant vers Paris. Heureusement, j'avais une chambre à air de secours.

M.B : Il y a aussi eu un autre incident : en Italie, j'ai perdu mon pot d'échappement. Les Royal Enfield vibrent tellement que les boulons finissent par se desserrer. Coup de chance, un jeune passait sur le chemin, il nous a emmenés chez son père, un ajusteur fraiseur équipé de toutes les machines nécessaires. Il nous a refait les pièces à l'identique et on est repartis comme neufs. C'est aussi ça la magie du voyage : tomber sur les bonnes personnes au bon moment.


Avez-vous fait des rencontres marquantes sur la route ?

M.B : Les petites routes réservent toujours des surprises. Un jour, épuisés et sous la pluie, on s'arrête dans une minuscule station-service et un homme nous aborde en français. Il faisait un pèlerinage des sanctuaires alignés entre le Mont-Saint-Michel et Jérusalem. Il voyageait en totale autonomie, à pied, dormait dehors, cuisinait sur son réchaud… Un personnage fascinant avec qui nous sommes restés en contact.

Et puis il y a eu la scène la plus improbable, en Albanie. On visitait un spomenik2, et Guillaume a sorti le drone pour filmer. Soudain, un camion frigorifique arrive, puis une petite camionnette. Les deux se mettent dos à dos et transfèrent discrètement des carcasses de viande congelée, très clairement un deal pas officiel. Le chauffeur du camion vient nous voir, et via Google traduction nous prévient : « Un meurtre a eu lieu deux jours plus tôt. La police cherche encore le suspect, et si elle voit un drone voler, elle tirera sans sommation. Vous devriez le faire atterrir et partir. » Autant dire qu'on n'a pas traîné.


Comment vous êtes-vous organisés au quotidien ?

G.B : J'avais préparé un itinéraire, mais plutôt comme un fil rouge : on savait par où passer, sans rien figer. Si une ville nous plaisait, on restait plus longtemps ; si ce n'était pas le cas, on repartait dès le lendemain, même si j'avais prévu plusieurs nuits. On n'a rien réservé à l'avance et on fonctionnait au jour le jour, principalement en réservant dans des appartements via Booking ou Airbnb au dernier moment. Trois mois d'hôtel, c'était hors budget, et le camping n'était pas envisageable avec Vincent, pour qui la nature et lui, ça fait deux.

M.B : Oui, les locations saisonnières ont vraiment facilité les échanges. À Sarajevo, par exemple, on a rencontré un couple qui nous a loué son appartement et avec qui on a beaucoup discuté. Ils nous ont raconté ce qu'ils avaient vécu pendant le siège et les bombardements des années 1992 à 1996. Sarajevo est une ville chargée d'histoire, et entendre ces témoignages directs, c'était d'une richesse incroyable. C'est exactement ce type de rencontres humaines qu'on recherchait en voyageant de cette manière.


Qu'est-ce qui vous a le plus marqué ?

Vincent Baptedou : J'adore la moto et la rencontre avec les autres m'a beaucoup plu. Il y a aussi la fois avec le ferry quand le side-car est rentré dans la soute, ça m'a bluffé, mettre une moto dans un bateau c'est incroyable.

G.B : Vincent a reçu une bienveillance incroyable. Jamais de malaise, ni de rejet. Souvent, les locaux lui offraient un petit quelque chose et lorsqu'on achetait des autocollants de drapeaux, les commerçants glissaient régulièrement un cadeau en plus, rien que pour lui.

Pour moi, difficile de choisir un seul moment sur trois mois. Les Balkans ont été une énorme surprise : avant, je voyais ça comme une succession de petits pays indistincts, mais en réalité, chaque virage offrait des paysages magnifiques.

M.B : Même si j'avais beaucoup voyagé auparavant, je ne connaissais pas les Balkans. J'en avais une vision figée. Ce voyage m'a montré tout le contraire : chaque pays a sa propre identité, que ce soit la Slovénie, la Croatie, la Serbie, l'Albanie… une complexité culturelle incroyable, qui m'a donné envie de replonger dans l'histoire pour mieux comprendre. Enfin, un aspect m'a particulièrement marqué : les routes. C'est 10 000 km de montagnes, de routes trouées, de conduite parfois « créative », surtout dans les Balkans, où le code de la route est souvent théorique.


Y a-t-il des moments où votre complicité familiale s'est particulièrement révélée sur la route ?

G.B : Ce voyage a été une manière de tourner une page après le décès de maman. Il a aussi déclenché des décisions importantes… Vincent était en foyer d'accueil de jour, mais nous savions que cette organisation ne durerait pas. Le voyage nous a poussés à déposer un dossier pour qu'il intègre un foyer de vie adapté.

Pour moi, ce fut un déclic professionnel : j'étais ostéopathe uniquement à domicile et depuis ce voyage, je me suis « sédentarisé » et je travaille dans deux cabinets. La relation entre Vincent et papa a profondément évolué. Avant, Vincent était surtout tourné vers maman et ne montrait pas de complicité particulière avec papa. Pendant le voyage, il y a eu un transfert naturel.

V.B : Je me suis senti plus proche de papa. On a commencé à faire plein de choses ensemble, et j'aimais vraiment être avec lui. Je me suis rendu compte que je pouvais faire beaucoup plus de choses tout seul. Ça m'a donné confiance. C'était complètement différent du centre de jour. J'avais des responsabilités pendant le voyage : parfois, c'est même moi qui gérais la carte bleue quand on allait boire un verre. J'ai aimé avoir ces missions.

M.B : Le voyage nous a rendus plus fusionnels. Pour Vincent, ce fut une rupture totale avec la routine du centre de jour.


Avez-vous déjà envisagé d'autres projets du même type après celui-ci ?

G.B : À notre retour, nous sommes passés par l'Auvergne, où maman est enterrée, pour finir symboliquement le voyage là où il avait commencé. Très vite, papa me disait déjà : « On repart quand ? ». L'idée est déjà là, après l'Est de l'Europe, on pourrait explorer l'Ouest, notamment la péninsule Ibérique en passant par le Portugal, l'Espagne et peut-être même aller jusqu'au Maroc toujours en side-car et motos anciennes.


Que souhaiteriez-vous que les lecteurs retiennent de votre histoire ?

M.B : Je leur dirais qu'il ne faut pas remettre leurs projets à plus tard. Et là, c'est le vieux qui parle (rires). Neuf fois sur dix, quand les gens qui disent « Quand je serai à la retraite, je ferai ci, je ferai ça… », ils ne le font finalement pas. Les années passent, et les projets restent des idées.

Notre message, c'est qu'il faut se donner les moyens quand on peut faire quelque chose. On n'a pas escaladé l'Everest… On a réalisé une aventure à notre niveau, avec nos vieilles motos, le side-car, la route, les paysages, les rencontres. Ce n'était pas toujours facile, mais c'était faisable.

G.B : Qu'il faut oser partir. Beaucoup disent : « Tu as de la chance de voyager. » Oui, ça a un coût, mais on peut aussi voyager modestement. La maladie de maman nous l'a montré, elle avait plein de projets et voulait voyager pendant sa retraite, mais elle est décédée un an après l'avoir prise. Elle n'a jamais pu profiter du temps qu'elle s'était promis. La vie ne nous attend pas sagement. Il faut agir maintenant.

Les lecteurs peuvent retrouver le récit complet de notre voyage sur notre blog « Une p'tite roue en plus ». C'était le meilleur moyen de partager nos aventures comme on le souhaitait, avec du fond, du récit, et pas seulement des images. Je n'étais pas bon en rédaction à l'école, mais pour raconter notre voyage, l'inspiration est venue naturellement.

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1 Ex-Yougoslavie : nom donné à l'ancienne République socialiste fédérative de Yougoslavie, composée de six républiques (Bosnie Herzégovine, Croatie, Macédoine, Monténégro, Serbie et Slovénie) et dissoute à partir de 1991.
2 Monument moderniste de l'ex-Yougoslavie commémorant la résistance et les victimes de la Seconde Guerre mondiale.

Visuels : © Guillaume et Marc Baptedou