Francis Joyon, retour au large
Publié le 01/10/2026• Par Jean-Pierre Chafes
Cap'PassionPlaisance
Au départ de la Route du Rhum 2026, dans la classe Vintage, Francis Joyon, 70 ans, avoue son amour immodéré pour une course qu'il a remportée en 2018 et pour un bateau avec lequel il a pourtant chaviré lors de l'édition 2002.

Le 1er novembre, vous vous élancerez pour votre neuvième Route du Rhum. Qu'est-ce qui vous pousse à être au départ de cette nouvelle édition ?
Je ne sais pas trop. Un petit grain de folie certainement (rires). Plus sérieusement, j'ai toujours la passion de la voile et cette Route du Rhum va me permettre de réunir trois éléments très importants pour moi : le bateau, la course et la mer.
En ce qui concerne le bateau, vous allez naviguer à bord d'Océans, un ORMA 60, sur lequel vous avez déjà navigué de 1994 à 2002 sous le nom de Banque Populaire puis d'Eure-et-Loir. Pourquoi ce choix ?
Ces ORMA sont des bateaux extraordinaires, très voilés, très amusants et très beaux en plus. Le mien est un véritable chef-d'œuvre esthétique dessiné par un architecte exceptionnel, Nigel Irens, dont la manière de dessiner un bateau relève plus de l'art que de la technique. Lorsqu'il a dessiné Banque Populaire, il m'a montré une première maquette en me demandant ce que j'en pensais. Je lui ai répondu que c'était parfait pour moi, mais il m'a dit qu'il allait la mettre encore sur sa table la nuit pendant quelques jours et qu'il allait encore poncer à droite et à gauche pour la perfectionner.
Vous avez beaucoup de souvenirs avec ce bateau…
Oui, d'excellents souvenirs. Comme la victoire dans l'OSTAR (Transat anglaise) en 2000. Mais j'en ai aussi des moins bons.
Vous avez d'ailleurs chaviré avec lui…
Et même deux fois ! La première, sur l'OSTAR en 1996 où j'étais en tête avec 200 miles d'avance. C'était d'autant plus stupide que je n'avais aucune raison de m'énerver. Mais j'étais sous gennaker1, un peu surtoilé et… voilà.
Lors de la Route du Rhum en 2002, c'était autre chose. J'étais sous trois ris et tourmentin2 et j'ai chaviré comme beaucoup d'autres à ce moment-là (seuls 3 des 18 ORMA au départ verront l'arrivée, NDLR). Je n'ai pas voulu abandonner le bateau. Il n'était pas assuré et psychologiquement, je ne voulais pas le laisser au milieu de l'océan. Je suis resté cinq jours à dériver avec le bateau, qui s'enfonçait petit à petit, parce que le mât avait crevé les compartiments étanches.
Je suis resté cinq jours à dériver avec le bateau, qui s'enfonçait petit à petit.

Repartir sur une Route du Rhum à bord d'un bateau avec lequel on a chaviré n'est pas source d'appréhension ?
Il faut toujours avoir un peu d'appréhension en mer. Sinon on fait n'importe quoi. L'appréhension, c'est le garde-fou. Pour ce qui est du risque de chavirage, il est présent sur tout multicoque très toilé. Je gère ça en gardant constamment les écoutes à la main, même quand je dors, pour être prêt à tout choquer dans la seconde où la rafale arrive.
Vous pensez qu'il est aussi performant qu'il y a 20 ans ?
J'ai retrouvé mes polaires de l'OSTAR 2000, quand le bateau (Eure-et-Loir à l'époque) était bien optimisé avec des voiles neuves, et je suis quasiment sur ces bases-là actuellement. Ça fait plaisir. Pendant cette Route du Rhum, je vais pouvoir comparer le bateau à sa jeunesse et moi à la mienne (rires). Ce sera doublement intéressant.
Et par rapport aux autres bateaux engagés ?
Avec mon vieux bateau sans budget, j'espère en battre quelques-uns, plus récents et avec de plus gros budgets (rires). De toute façon, la compétition sera bien présente dans la classe Vintage multi. Le fait qu'il y ait quatre ORMA3 aux potentiels de vitesse très proches, comme à l'époque, promet une course passionnante.
Vous disiez que vous vous étiez engagé également pour la course. Qu'a-t-elle de si attirant, la Route du Rhum ?
C'est un parcours complètement incroyable. Alors qu'on régate le plus souvent en équipage, en été et dans de bonnes conditions, à la Route du Rhum, on part en solitaire, à l'automne, quand il fait mauvais.

La Route du Rhum n'a pas changé depuis la première édition ?
Même si tout s'est compliqué, même s'il faut fournir une quantité hallucinante de papiers, elle est restée fidèle à ses origines. On part toujours de Saint-Malo pour rejoindre la Guadeloupe, à la même saison qu'à l'origine. Et malgré les « bateaux volants » qui n'existaient pas à l'époque, la course n'a pas changé. Je sais bien que les régatiers n'aiment pas ce terme, mais la Route du Rhum, qu'on le veuille ou pas, comporte une bonne dose d'aventure. C'est ça l'ADN de la Route du Rhum, ce mélange de compétition et d'aventure.
Et la course au large ? À l'image de votre record du tour du monde en équipage récemment battu par Thomas Coville avec un Ultim dernière génération, elle appartient désormais aux « bateaux volants » ?
Mon record n'a été battu que de quelques heures ! Ça montre bien que le Trophée Jules Verne est encore accessible. Le fait que les escales et l'assistance soient interdites donne ses chances à un bateau bien conçu et bien marin. Les « bateaux volants », techniquement plus fragiles, ne sont pas forcément avantagés.
Mais c'est encore possible de partir pour un Jules Verne avec l'esprit et le budget qui étaient les vôtres ?
On l'a fait avec les voiles existantes du bateau, avec un équipage de 5 personnes, dans des conditions pas trop dispendieuses. C'était un sacré challenge. Personne n'y croyait. Ça me démange d'y retourner. On en a parlé aux camarades avec qui je l'avais fait et tout le monde est prêt à y aller.
Au-delà de vous aligner dans la classe Vintage sur cette Route du Rhum, vous créez également la surprise avec le nom de votre bateau, simplement baptisé Océans, sans nom de partenaire accolé. Est-ce un choix ?
Même si me passer d'un budget de fonctionnement à peu près normal m'a privé, je n'ai effectivement pas voulu faire l'impasse sur le nom du bateau. C'est ma façon de faire un petit geste pour les océans qui m'ont tant apporté. À l'image de mon partenariat avec l'association Igrec Mer, qui sensibilise les jeunes Guadeloupéens de l'École de la mer à la protection de l'environnement.
Je n'ai effectivement pas voulu faire l'impasse sur le nom du bateau. C'est ma façon de faire un petit geste pour les océans qui m'ont tant apporté.
Cet engagement passe aussi par une volonté de réduire votre empreinte carbone pendant cette Route du Rhum…
C'est vrai et ça relève également d'une certaine logique avec mon petit budget. Quand je cherche quelque chose, je vais plutôt sur les sites de seconde main que chez le shipchandler4 (rires). Mon ancien coéquipier Boris Herrmann m'a par exemple donné une voile. Quant à ma grand-voile, elle est fabriquée dans un matériau complètement recyclable, sans colle, à partir de fibres de Dyneema fondues. La trinquette est également recyclable. L'ensemble est un peu dépareillé, mais ça fonctionne plutôt bien pour le moment.

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1 Voile intermédiaire entre le génois et le spinnaker. Son nom est d'ailleurs une contraction de deux termes.
2 Naviguer trois ris et tourmentin signifie que l'on a réduit la taille de la grand-voile et que l'on utilise la plus petite voile d'avant possible. Configuration recommandée dans des conditions de vent violent, voire de tempête.
3 Damien Seguin avec Crédit Mutuel Arkéa - Handicap International (ex-Fujicolor 2) ; Gilles Lamiré avec Groupe GCA (ex-Elf-Aquitaine 3 et ex-Gitana IX) ; Éric Péron avec French Touch Océans Club (ex-Sopra).
4 Commerçant vendant des fournitures pour bateaux.
