Le métier de sellier : un savoir-faire traditionnel en pleine renaissance
Publié le 01/10/2026
Cap'PassionCollection
Voilà plus de trois ans que Stéphanie, surnommée Fanette, et Stéphane Tenot ont lancé leur propre entreprise de sellerie à Cognac. Longtemps resté dans l'ombre, ce métier d'artisan a récemment retrouvé ses lettres de noblesse. Le retour des youngtimers sur le devant de la scène, au cours de ces quinze dernières années, a notamment contribué à remettre en lumière ce savoir-faire précieux, aujourd'hui très recherché par les passionnés et les collectionneurs.

Comment le métier de sellier est-il revenu à la mode ?
Stéphane Tenot : Il y a encore une trentaine d'années, on trouvait des écoles de sellerie partout dans la région, notamment à Saint-Jean-d'Angély ou Niort. Mais elles ont toutes fermé depuis, car la réparation des voitures n'était plus vraiment à la mode. Pourtant, en parallèle, les constructeurs proposent des véhicules de moins en moins qualitatifs, qui se détériorent beaucoup plus vite. Sur certains modèles, les sièges commencent à se déchirer après seulement trois ans. Cela crée donc une réelle demande en sellerie.
Par ailleurs, depuis l'engouement pour les youngtimers, on redécouvre des voitures mythiques comme la 205 GTi, que beaucoup avaient abandonnées à l'époque quand elle valait 500 francs, et qui vaut aujourd'hui 20 000 €. Ces modèles sont souvent dans un mauvais état, et la solution consiste à faire appel à un sellier. Face à cette nouvelle génération de clients, on observe depuis quelques années la réouverture d'écoles de sellerie partout en France.
En revanche, certains modèles n'ont pas suivi le bon virage, comme la Traction Avant, qui valait 25 000 € il y a dix ans. Aujourd'hui, on en trouve des exemplaires restaurés pour 10 000 €. Au final, investir 6 000 € dans la rénovation de la sellerie n'est pas toujours rentable. Résultat : beaucoup de propriétaires hésitent à le faire, et finissent par ne plus rouler avec ces voitures.
Comment est venue l'idée de vous lancer dans le domaine de la sellerie ?
Fanette Tenot : Il y a quelques années, j'ai vécu un incident dans ma vie professionnelle qui m'a obligée à quitter mon emploi. La question de la suite s'est alors posée. Étant donné que Stéphane est passionné d'automobiles et que tous nos amis travaillent dans le secteur automobile, comme garagistes, carrossiers ou vendeurs de voitures, nous étions souvent immergés dans cet univers, qui propose un large éventail de métiers.
S.T. : À l'époque, je travaillais chez Goodyear, et j'ai fait plein de manifestations comme le Mans Classic pendant 15 ans, la Formule 1 à Barcelone, etc. Sur un salon, on a croisé François Allain (journaliste automobile, NDLR) qui nous a conseillé ce milieu de la sellerie, et parlé de l'Établissement et Service de Réadaptation Professionnelle Clairvivre (ESRP) en Dordogne.
F.T. : Je pratique la couture depuis l'âge de quatorze ans. Étant éducatrice de jeunes enfants, je réalisais beaucoup d'activités manuelles et je développais différents projets. L'idée de me lancer dans la sellerie est donc venue de façon naturelle, en lien avec cette passion pour le travail manuel.

Comment vous êtes-vous formée à ce métier ?
F.T. : J'ai intégré l'ESRP Clairvivre, dédié aux travailleurs en situation de handicap. Le rythme y est aussi soutenu qu'un parcours classique, mais nous bénéficions d'un accompagnement adapté à notre handicap. J'ai suivi deux années de formation : une première en sellerie générale, puis une année complémentaire en bagagerie et sellerie automobile en cuir. Cette formation est encadrée par Michel Perrichon, un sellier formateur expérimenté, qui intervient dans tous les domaines de la sellerie (auto, bâche, harnachement) et maîtrise aussi bien les méthodes traditionnelles qu'actuelles. Il y a peu de selliers comme lui, qui ont une approche à l'ancienne, et il prendra sa retraite l'année prochaine. Avec le temps, je pense que ces techniques traditionnelles risquent de disparaître.
Suite à cela, vous avez monté votre entreprise ?
S.T. : Lorsque Fanette a repris ses études, j'ai vendu mon entreprise et c'était l'occasion de nous lancer. Initialement, il y avait un sellier-garnisseur à Cognac, en activité depuis 30 ans et très reconnu dans le métier. Il a pris sa retraite il y a quatre ans, et nous avons décidé de reprendre la suite. Ça va faire trois ans au mois de janvier. On avait la possibilité de reprendre le nom de son entreprise « Sellerie Cognaçaise » ainsi que son bâtiment, mais financièrement, ce n'est pas évident quand on démarre une nouvelle entreprise. Et puis, on voulait créer notre propre boîte. On avait ce local disponible juste en dessous de notre maison, où nous vivons depuis 23 ans, et que nous avons entièrement vidé, rénové, puis transformé en notre atelier de sellerie.

Comment vous êtes-vous fait connaître auprès du grand public ?
S.T. : On a beaucoup prospecté en faisant du porte-à-porte, en démarchant directement les concessionnaires et les garagistes. On a aussi participé à de nombreuses foires et manifestations à Cognac. Peu à peu, on s'est fait connaître dans la région. On commence à être très sollicités et, comme on est invités à de nombreux rendez-vous, il nous arrive parfois de devoir décliner certaines invitations, ce qui n'est pas toujours bien perçu. Au début, on était réticents à utiliser les réseaux sociaux mais finalement, on nous a conseillé de créer une page Facebook, et ça fonctionne bien. Notre site internet attire également beaucoup de clients.
F.T. : Après, on a des collègues à proximité et nous tenons à respecter leur territoire. On a donc décidé de limiter notre prospection à une zone de 25 km autour de Cognac. Par exemple, il y a deux selliers à Angoulême, et nous ne cherchons pas à entrer en concurrence avec eux. C'est aux clients angoumoisins de venir vers nous s'ils souhaitent collaborer avec nous.
S.T. : Étant donné qu'on avait eu une vie professionnelle antérieure, on savait déjà comment organiser les choses, il ne nous restait plus qu'à mettre en pratique nos connaissances. On a ainsi préparé tous nos outils de communication à l'avance, pour que tout soit prêt dès le premier jour. Trois semaines après l'ouverture à Cognac, lors de notre première participation à une foire, nous avions déjà le barnum, le roll-up, les banderoles, les flyers, les cartes de visite, etc. Les gens ont été impressionnés par notre organisation.
Quels types de restaurations pratiquez-vous ?
S.T. : Nos activités de restauration concernent principalement les motos, qui représentent plus de 50 % de notre chiffre d'affaires. Viennent ensuite les véhicules utilitaires, avec 25 %, ainsi que d'autres types de véhicules plus variés, comme des camping-cars, des voitures militaires, ou récemment, une voiture datant de 1909. Nous réalisons deux ou trois grands projets par an, qui dépassent la simple réparation : on parle de « sauvetage », c'est-à-dire qu'il faut tout refaire à neuf : poncer l'origine, remettre la mousse, redonner la forme, renforcer, etc. On reçoit également beaucoup de demandes pour la création de selles confort pour des motos neuves, ainsi que pour des coiffes sur-mesure. Autrement, on fait beaucoup de réparations de bandeaux latéraux, panneaux de porte, tableaux de bord ou encore ciels de toit, environ trois à quatre par mois.
Nous réalisons deux ou trois grands projets par an, qui dépassent la simple réparation : on parle de « sauvetage ».
Une fois les pièces terminées, les clients viennent les récupérer pour les faire monter chez un garagiste. Nous n'avons pas le matériel pour le montage en interne, donc on travaille avec trois garages partenaires à Cognac, et cela fonctionne très bien.

Comment se déroule un processus de restauration ?
S.T. : Les clients viennent nous voir avec une problématique et on est là pour les orienter dans leurs choix. Après trois ans d'expérience, on a passé le stade de l'approximation : on sait exactement ce qu'on doit faire dès le premier coup d'œil et c'est aussi ce qu'ils attendent de nous. On leur présente nos modèles. On a plusieurs classeurs avec un large choix de matériaux, avec plus de 2 000 types différents, aux textures et grains variés. On a par exemple du skaï Boeing, qui est indestructible, du carbonium, etc.
Parfois, les clients ont une idée très précise en tête, comme par exemple ne pas vouloir de skaï. Dans ce cas, on leur présente des modèles de skaï qui ressemblent vraiment à du tissu. Ces matériaux sont épais, résistants, et se nettoient facilement avec une simple éponge. La plupart du temps, les clients changent d'avis et optent finalement pour cette solution. La principale différence, hormis la matière, c'est que le cuir s'achète en peau entière, environ 5 m2, ce qui représente un coût élevé, avec une revente autour de 500 € HT. Le skaï, quant à lui, est vendu au rouleau à environ 20 € le mètre, donc beaucoup moins cher.
Il nous arrive assez régulièrement de remplacer un morceau de cuir de siège de voiture par du skaï, en trouvant un équivalent grâce au nuancier. Plutôt que d'acheter une peau entière pour une petite réparation, on privilégie le skaï : c'est beaucoup plus économique tout en offrant un résultat identique.

Vous arrivez donc à estimer d'emblée le nombre d'heures de travail nécessaires ?
F.T. : Maintenant oui. Pendant ma formation, je n'ai pas trop pratiqué les selles de motos, donc je passais beaucoup de temps sur chaque pièce. Aujourd'hui, je peux réaliser une selle en une journée. En général, il faut environ cinq ans pour maîtriser toutes les techniques, car on ne voit pas tout dès le départ. Au début, j'ai aussi galéré, mais je me suis rendue compte que c'était un chantier complexe.
Nous avons encore parfois rencontré des surprises. Par exemple, nous avons restauré une Peugeot 307 CC dont les tissus étaient collés directement sur la mousse d'origine, ce que nous n'avions pas remarqué au début. On y a donc passé deux jours supplémentaires. Le client était un peu gêné, mais nous n'avons pas facturé les travaux en plus.
… on ne sait jamais quel chantier nous attend quand on se lève le matin et ça, c'est génial.
Vous arrivez donc également à proposer des devis précis ?
S.T. : Nous avons passé deux ans sans nous verser de salaire, et ce n'est plus le cas depuis le 1er janvier. À force d'expérience, on est maintenant capables d'établir des devis précis. Cela fonctionne très bien, ainsi, il n'y a pas de mauvaises surprises. On sait qu'une selle peut être réalisée en une semaine, un ciel de toit en trois jours. On propose toujours un devis détaillé avec un descriptif complet des travaux. C'est très important pour nous parce qu'il n'y a rien de plus frustrant pour un client que de demander une prestation sans savoir précisément ce qu'elle comprend, surtout dans des métiers techniques où le processus n'est pas toujours évident. Et je pense que nos clients apprécient énormément de connaître en détail ce qui va être fait sur leur véhicule. En cas de mauvaises surprises, on leur envoie directement une photo pour leur expliquer la situation et aviser ensemble de la suite. On est hyper transparents.
Récemment, un client est venu avec sa Porsche Cayenne, et nous l'avons aidé à réparer sans lui facturer. Il est revenu le lendemain avec une bouteille de pinot pour nous remercier.
F.T. : La seule option qu'on propose pour les selles de moto, ce sont les broderies réalisées par une couturière professionnelle. C'est une option facturée au prix coûtant, qu'on ne souhaite pas réaliser nous-mêmes car le matériau coûte cher et c'est un savoir-faire spécifique. Je prépare donc la pièce à broder en fournissant les dimensions nécessaires à la modélisation. On préfère laisser faire les professionnels.

Il y a des chantiers que vous avez refusés ?
S.T. : On ne fait pas tout ce qui est capote de voiture. Parce qu'en fait, tout professionnel, qu'il soit mécano ou sellier, assume la responsabilité de la pièce qu'il monte, et cela concerne toutes les pièces, comme les plaquettes de frein ou les capotes. On parlait de la dégradation de la qualité générale des matériaux et cela concerne également les voitures : elles sont vendues neuves à des prix plutôt attractifs.
On a souvent constaté que les sorties d'origine étaient trop petites, et lorsque le sellier les monte, elles se déchirent généralement dès les deux coins arrière lors du remontage. Il n'y a donc aucun intérêt pour nous à nous lancer dans ce domaine. C'est donc aussi compliqué pour les clients, car de moins en moins de professionnels acceptent de réaliser des capotes.
F.T. : On ne prend pas non plus en charge les travaux dont les pièces ne peuvent pas passer sous la machine, car nos limites techniques ne le permettent pas. C'est notamment le cas des portes de véhicules utilitaires avec une armature métallique. Nous avons déjà essayé une fois, mais cela a été un véritable calvaire. Aujourd'hui, on refuse automatiquement ce type de chantier. On reçoit aussi beaucoup de demandes pour la réparation de fermetures de blousons en cuir que nous devons refuser. En ce qui concerne les vêtements, la situation est un peu compliquée : les selliers ont le matériel, mais ce n'est pas leur métier principal, tandis que les couturiers maîtrisent le savoir-faire, mais pas forcément le matériel nécessaire. Il y a donc une sorte de zone grise où chacun se renvoie la balle et, au final, personne ne se charge de ces travaux.
Il vous arrive de faire des créations originales ?
F.T. : Pour les voitures, ma créativité est limitée car on est obligés de respecter l'origine. Par exemple, on ne peut pas faire d'intérieur de Coccinelle pour une 205 GTi. Alors que les selles de motos, il n'y en a pas deux identiques. On fait essentiellement des choses très sympas sur les motos. Les clients ont de bonnes idées et certains nous laissent même champ libre dans notre créativité. C'est le cas d'une cliente qui m'a récemment laissé sa Ducati en me disant « vous faites ce que vous voulez ». Je lui ai fait quelque chose de plus féminin, un peu plus raffiné, avec d'autres coloris. Je me suis vraiment amusée !
S.T. : D'ailleurs, on a pour projet de faire une catégorie pour femme « Girl Power » pour les selles car dans la communauté motarde, il y a une belle clientèle féminine qui est rassurée de savoir que la sellerie de Cognac est tenue par une femme.
Combien de personnes par jour passent la porte de la sellerie ?
S.T. : C'est aléatoire. L'été est un peu plus calme, mais globalement, on voit passer une quinzaine de personnes par semaine, sans compter les demandes qui arrivent via internet ou notre page Facebook. On a une belle communauté : 3 200 personnes nous suivent sur Facebook, ce qui nous étonne car dans notre cave, on ne voit pas tout ça. On a aussi des motards qui font partie de clubs de la région et qui ont entendu parler de nous par le bouche-à-oreille. Ça fonctionne plutôt bien. Il y a même des Suisses qui nous envoient leurs selles pour les remettre en état. En tout cas, on ne sait jamais quel chantier nous attend quand on se lève le matin et ça, c'est génial.
F.T. : Aujourd'hui, au niveau des rendez-vous, tout plein jusqu'en octobre, voire novembre. Cette année, on a vraiment passé un cap. Je ne dirais pas qu'on est tirés d'affaires, car ce n'est jamais vraiment le cas. Il faut continuer à avancer, sans jamais relâcher ses efforts. On doit continuer à cultiver cette dynamique et cette bienveillance. C'est une belle reconnaissance de voir que les gens sont contents de notre travail. On travaille vraiment dans une atmosphère plutôt bienveillante avec les gens qui nous entourent, que ce soit notre clientèle, mais également nos partenaires et soutiens, comme les concessionnaires moto Honda, ou encore Xavier Dureux, Agent AXA Passion, qui nous suit et nous valorise sur ses salons ou manifestations. Aujourd'hui, nous avons passé la cinquantaine et on voit la vie autrement. Pour nous, l'accueil est primordial et on est ravis de faire de belles rencontres !
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