Sailcoop : Vent et mer, des itinéraires qui se partagent

Publié le 04/02/2026

En France, 11 % du CO² émis est représenté par le tourisme, dont 77 % par les transports utilisés1. Créée en 2021, Sailcoop est une coopérative basée à Vannes qui propose des traversées à la voile comme alternative à la vedette à moteur, au ferry ou à l'avion. Découvrons avec Yann Royer, directeur des opérations maritimes de la coopérative, pourquoi préférer le voilier est une solution durable pour réduire notre empreinte carbone.

De nombreux bateaux restaient trop souvent à quai dans des ports et il était possible de réutiliser certains de ces bateaux délaissés.

Pouvez-vous nous raconter la genèse du projet et ce qui a conduit ses trois cofondateurs à se lancer dans l'aventure ?

À l'origine la coopérative est fondée par Maxime de Rostolan, entrepreneur dans le domaine de l'écologie, Maxime Blondeau, fondateur du syndicat Printemps Écologique, et Arthur le Vaillant, navigateur de courses au large. Au travers de cette coopérative, ils se sont donnés pour mission de proposer des liaisons maritimes à la voile partout où c'était possible afin de permettre à ceux qui le souhaitent de réduire leur empreinte écologique.

Un autre constat était que de nombreux bateaux restaient trop souvent à quai dans des ports et nous avions l'intuition qu'il était possible de réutiliser certains de ces bateaux délaissés. La liaison entre Saint-Raphaël et Calvi a été la première de Sailcoop, portée par des propriétaires de bateaux qui étaient prêts à nous suivre.

Grâce à leur soutien, nous avons réouvert la première liaison contemporaine régulière à la voile entre le continent et la Corse. Au début nous avions un bateau à disposition, puis un deuxième a rejoint le programme la deuxième année. Nous les exploitons aujourd'hui en alternance d'avril à fin octobre sur la liaison vers la Corse, et nous réalisons les grosses maintenances pendant leur hivernage.

Les débuts de cette ligne ont été compliqués car il a fallu transformer des navires de plaisance en navires commerciaux, chercher comment rendre ce système de mise à disposition possible en termes d'assurance, de sécurité, de maintenance...

Pour cela, nous avons travaillé main dans la main avec les Affaires Maritimes2, qui nous ont accordé le statut d'expérimentation nationale jusqu'en 2026 sur cette liaison vers l'Île de Beauté. Cette liaison en Méditerranée fait partie de nos fondations, elle nous a permis d'apprendre notre métier d'armateurs et de dupliquer l'expérience en Bretagne où cette fois nous exploitons de plus gros bateaux dont nous sommes propriétaires.

Coucher de soleil sur la traversée Sailcoop vers la Corse
Coucher de soleil sur la traversée corse.

Vous proposez actuellement trois liaisons : en Bretagne, en Corse et en Transatlantique. Comment choisissez-vous les liaisons exploitées ?

La première ligne ouverte a été celle vers la Corse car on s'est rendu compte qu'environ 4 à 5 millions de personnes faisaient la traversée chaque année, et que nous pouvions réussir à capter une petite part de cette clientèle. La distance entre Saint-Raphaël et Calvi est la plus courte entre le continent et la Corse. C'est une liaison qui s'inscrit aussi dans un parcours plus responsable qui permet de profiter du tourisme lent. Le port de Saint-Raphaël est à 5 min à pied de la gare SNCF, qui est desservie par des TGV. Quant à Calvi, on peut rejoindre l'Île Rousse, Ajaccio ou Bastia en train et profiter de vues panoramiques entre mer et montagnes. Mais surtout emprunter le mythique petit train de Corse, qui longe notamment les côtes de Balagne sur 75 km.

Pour les traversées en Bretagne, nous avons étudié celles avec beaucoup de voyageurs comme Quiberon vers Belle-Île-en-Mer, ou Lorient vers l'île de Groix. Mais, soit elles sont opérées par des compagnies familiales historiques, soit les ports sont saturés, ce qui crée des résistances locales. Pour celle entre Concarneau et les Glénan, nous avons eu une autorisation d'exploitation qui nous a permis de mettre notre navette à l'eau en quelques semaines. Il y a aussi les traversées sur lesquelles nous savons que le train est plus efficace que le bateau, comme entre Nantes et Bordeaux, itinéraire que certains clients nous demandent. Nous l'avons étudié ; le bateau mettrait 20 ou 24 heures, en train c'est environ 4 heures ; la traversée en voile n'est donc pas avantageuse dans ce cas.

Le catamaran Sailcoop devant l'archipel des Glénan en Bretagne
Traversée vers l'archipel des Glénan en Bretagne.

Comment se passe une traversée avec votre compagnie ?

Nous proposons trois liaisons différentes.

Pour celle en Bretagne, entre Concarneau (ou Beg Meil) et l'archipel des Glénan, il y a deux allers-retours dans la journée d'avril à fin septembre. Nous sommes propriétaires d'un catamaran à voile ultra-bas-carbone qui peut accueillir jusqu'à 80 personnes par traversée. 18 000 voyageurs ont emprunté cette liaison en 2025, ils étaient 8 000 en 2024, ce sont majoritairement des familles. Nous proposons aussi des voyages sans escales pour ceux qui veulent simplement découvrir l'archipel et sa réserve naturelle.

La liaison Transatlantique sera opérée dès 2026 avec notre partenaire Neoline au départ de Saint-Nazaire, avec une arrivée à Baltimore en 14 jours. Avant d'atteindre les USA, il y a une escale à Saint-Pierre-et-Miquelon après 8 jours de navigation. Le retour étant légèrement plus long à cause du contrevent, on compte 28 jours de croisière pour une boucle complète. Cette traversée est confortable car Neoliner Origin possède 6 cabines doubles avec balcon privatif. Mesurant 136 mètres de long, il peut embarquer 12 passagers et 13 membres d'équipage. C'est le plus grand cargo à voile actuellement en service.

Le cargo à voile Neoliner Origin pour la traversée transatlantique
Traversée transatlantique à bord du voilier Neoliner Origin.

Sur la liaison vers la Corse, c'est encore différent. L'embarcation se fait le midi sur un voilier de 15 mètres, où deux skippers accueillent les clients et leur expliquent les règles de sécurité. Une fois les 8 passagers à bord, nous levons les voiles et les vacances commencent dès cet instant. Certains restent dans leur cabine le temps de la traversée, mais beaucoup décident de rester sur le pont pour vivre l'expérience entièrement. Les plus aventuriers dorment sur le pont à la belle étoile et prennent les quarts3 avec les skippers. Il y a aussi des moments de partage avec les autres passagers : cuisiner sur les flots, prendre ses repas dans le carré, apercevoir les baleines ou les dauphins dans le sanctuaire Pelagos etc. L'arrivée à destination se fait le lendemain, un peu avant midi, après avoir profité d'un petit-déjeuner avec une vue sur les côtes. La vie sur le bateau fait alors partie des anecdotes qui vont être racontées au retour des vacances. 80 % de nos voyageurs n'ont jamais fait de voile avant, ils deviennent ensuite néo-plaisanciers et renouvellent la future génération de marins.

Les marins d'un jour expérimentent la vie à bord d'un voilier Sailcoop vers la Corse
Les marins d'un jour expérimentent la vie à bord d'un voilier, le temps de leur traversée vers la Corse.
Nous pensons que la Mer se partage, c'est un bien commun.

Vous êtes dépendants des éléments. Comment sont-ils « maîtrisés » dans vos voyages ?

Le vent reste l'élément clé dans nos liaisons. Il arrive parfois qu'il ne suffise pas ou qu'il ne soit tout simplement pas au rendez-vous, mais nous devons respecter des temps de navigation. Les voyageurs doivent arriver à l'heure ! Dans ce cas, nous utilisons les moteurs présents sur chacun des bateaux pour leur donner un coup de pouce. Et quand le vent devient trop fort ou que le bateau doit rester à quai à cause des conditions météorologiques, nous plaçons les passagers sur un ferry Corsica pour leur assurer la traversée.

Grâce à la propulsion à voile nous arrivons à 90 % de décarbonation sur chacune de nos liaisons. Par exemple sur la saison 2024 en Corse, nous avons utilisé 559L de gasoil au total (soit 12,8 kg de CO² par passager sur la saison), alors que le ferry émet 219 kg de CO² par passager, par trajet. Sur celle en Bretagne pour transporter 18 000 passagers en 2025, nous avons consommé 20 cL de gasoil par passager. Et puis on calcule toujours nos routes en fonction de la météo. Dans le cas où un endroit offrirait des conditions de vent plus favorables, nous privilégierons ce lieu malgré un léger détour, afin d'augmenter notre décarbonation.

Pouvez-vous nous parler des voiliers exploités ?

Sur la liaison Corse, nous ne sommes pas propriétaire de bateaux. Il nous a fallu inventer un contrat de gestion-exploitation avec les propriétaires des voiliers. Ils nous mettent à disposition leur bateau sur une période définie d'exploitation et en échange nous avons la charge de la maintenance, car le bateau va naviguer quasiment 24 heures par jour pendant six mois.

Chaque automne, nous établissons un programme avec les plaisanciers pour définir les trois à quatre semaines de restitution du bateau pour leur usage personnel. Ce qui représente l'utilisation moyenne pour un particulier dans l'année. Pour assurer l'aller-retour dans la journée, nous avons décidé de recruter des skippers professionnels qui ont le diplôme « Capitaine 200 Voiles ». Sur chaque traversée il y en a deux par bateau, et les équipages vont réaliser des rotations sur quatre jours : quatre jours en mer (soit deux aller-retours), quatre jours à terre. Nos bateaux réalisent l'équivalent de cinq Transats par an ! (rires)

Nous avons fini la saison 2025 avec 1 500 passagers sur cette traversée, cela prouve que c'est un modèle qui plaît. Du coup, nous avons lancé des études avec des architectes navals pour voir s'il est possible de faire construire des bateaux plus grands (catamarans) pouvant embarquer 50 à 60 voyageurs et quatre membres d'équipage. Comme sur la traversée en Bretagne, nous deviendrons propriétaires de ces voiliers, avec dans l'idée un investissement partagé entre la coopérative et des acteurs institutionnels ou privés. L'objectif est de rendre ce trajet pérenne après 2026, une fois que l'expérimentation avec les Affaires Maritimes sera arrivée à son terme pour l'exploitation des voiliers de particuliers.

Pourquoi avoir choisi de monter votre projet en coopérative ?

Il y avait un rêve de la part des fondateurs d'embarquer le plus de citoyens avec eux, et de se dire que dans le monde maritime qui est ultracapitaliste, des alternatives étaient possibles. Pour nous, la gouvernance partagée est la clé de la réussite pour faire monter en puissance le projet. Nous avons saisi cette opportunité que représente la force du collectif. Au début nous étions quinze personnes à rejoindre le projet, depuis nous sommes plus de 3 500 sociétaires à avoir souscrit à des parts sociales. Certains ont placé 10 € dans la coopérative, d'autres beaucoup plus, la part sociale moyenne est autour de 400 €. Les sociétaires sont les premiers ambassadeurs de Sailcoop, leur présence renforce la marque. Ils nous soutiennent économiquement, mais surtout dans notre évolution stratégique sur des projets très opérationnels (juridique, commercial ou communication).

Il y a une sensibilité commune : le partage. Nous souhaitions éviter que le pouvoir soit détenu par une seule personne. Avec la coopérative, le patron c'est le projet ! Par exemple, dans les statuts nous avons inscrit l'ouverture du monde de la plaisance au plus grand nombre. Nous pensons que la Mer se partage, c'est un bien commun, c'est une valeur forte dans l'entreprise. C'est pourquoi nous avons des options tarifaires pour les étudiants ou les publics fragilisés. Nous réalisons aussi des actions avec des associations qui proposent à ceux qui n'en ont pas les moyens de partir en vacances.

Rassemblement des membres de la coopérative Sailcoop sur le catamaran
Rassemblement des membres de la coopérative.

Dès votre lancement, vous avez réalisé des campagnes de financement participatif. Pourquoi et comment cela influence votre développement ?

Dans la coopérative nous sommes des développeurs dans l'âme, on ne se contente pas de regarder les bateaux tourner ! (rires) Du coup on ne s'arrête pas trop en chemin... On a envie de faire avancer le projet vite. Et du coup ça nous a amené à faire à peu près une levée de fonds par an. C'est un peu ce qu'on observe aussi dans le milieu des coopératives, ça permet à la fois de développer l'offre commerciale et la communauté.

C'est une sorte de cercle vertueux qui est plutôt lié à des besoins spécifiques. La première fois, ça a été pour lancer l'activité. Ensuite pour acheter la première navette en Bretagne, puis pour agrandir la flotte avec la deuxième navette. Et la prochaine levée de fond sera sans doute pour le nouveau bateau vers la Corse. Chaque levée de fond nous a permis de faire rentrer de nouvelles personnes dans le projet, et avec elles de nouvelles idées. On a eu des nouvelles questions, des nouveaux challenges, et des nouvelles compétences apportées à la coopérative.

Nous incitons de plus en plus les personnes qui réservent une traversée à nous rejoindre, en leur expliquant que les liaisons sont possibles grâce au travail d'une coopérative. Ils comprennent qu'à l'origine, un groupe de citoyens s'est formé pour lancer cette activité et qu'ils peuvent à leur tour en faire partie pour faire avancer le projet.

Stand Sailcoop et membres de l'équipe lors d'un événement
La vie de la coopérative.
Il y a un enjeu pour la coopérative de réussir à s'intégrer dans le paysage local, d'accompagner les institutions et les collectivités vers une transition.

Vous êtes aussi engagés dans la sensibilisation aux écosystèmes marins et dans la transition écologique. Pouvez-vous nous en dire plus ?

La liaison en Bretagne correspond à notre ADN car elle se situe dans la réserve naturelle de Saint-Nicolas-des-Glénan, qu'il faut préserver. En tant qu'ambassadeurs de celle-ci, nous avons proposé des croisières commentées avec des naturalistes cet été. Cette opération sera reconduite l'année prochaine et nous cherchons des solutions pour la dupliquer sur la traversée corse.

La transition écologique représente beaucoup de co-bénéfices localement. C'est un moyen qui peut être utilisé par les collectivités pour faire revenir les jeunes et revitaliser les communes du littoral. En travaillant sur les bonnes questions, il est possible de relocaliser l'emploi. Il y a un enjeu pour la coopérative de réussir à s'intégrer dans le paysage local, d'accompagner les institutions et les collectivités vers une transition. Notre objectif n'est pas de proposer un énième mode de transport, mais de faire évoluer les usages en pérennisant les liaisons. Nous avons la conviction que d'ici 30 ans, le vent sera redevenu un mode de transport non plus alternatif, mais indispensable.

Comment nos lecteurs peuvent vous rejoindre sur une traversée ? Quelles seront vos actualités pour la saison à venir ?

Pour leur donner des idées d'excursions, nous embarquons régulièrement des vélos sur la traversée vers la Corse, ou des planches et des paddles sur celle en Bretagne. Les passionnés de road trip peuvent aussi nous rejoindre sur la liaison Transatlantique et parcourir ensuite le continent américain avec leur camping-car ou leur van !

Pour 2026, nous travaillons encore sur de nouveaux projets qui seront bientôt annoncés. Il y aura notamment notre deuxième liaison en Bretagne : son port d'attache sera dévoilé en début d'année sur nos réseaux sociaux. Ou encore l'organisation de traversées événementielles avec le cargo à voile, et la création de rendez-vous réguliers sur nos différentes lignes. Nous réfléchissons aussi à la possibilité de proposer des lignes quotidiennes à voile pour les habitants des îles de Groix, Houat et Hoëdic, ou encore Yeu.

Écrire de nouveaux projets et se mettre en route vers la transition écologique demande de la volonté politique de la part des institutions et des collectivités. C'est un travail de longue haleine, mais nous sommes capables de leur proposer un système duplicable, et qui décarbone rapidement avec de très bons taux !

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1 Sailcoop.

2 Administration gouvernementale qui gère des activités maritimes et du littoral, et participe à leurs développements.
3 Temps en roulement durant lequel un skipper est de service, alors que l'autre non.

Visuels : © Sailcoop