PMR Cup : toujours debout !
Publié le 01/10/2026• Par Thierry Traccan (de Moto Revue)
Cap'PassionDeux-roues
La PMR Bridgestone Cup, c'est un championnat de France de vitesse comme les autres, mais pratiqué par des personnes exceptionnelles. Une compétition motocycliste qui va bien au-delà du sport, une forme de résurrection pour ses acteurs, dispersant leur handicap dans la fumée de leurs motos lancées à pleine puissance.

L'image fait froid dans le dos. Un pilote tombé à l'entrée de la première chicane qui suit la courbe Dunlop sur le circuit du Mans et qui se retrouve, une fois immobilisé, assis avec une botte retournée dans le mauvais sens, la pointe du pied tendue vers l'arrière du genou. Derrière les grillages, à quelques mètres de là, je m'attends alors que le bruit des dernières motos éloignées, à entendre le malheureux pousser des cris de douleur déchirants…
Le silence revenu, aucun râle, pourtant, si ce n'est quelques noms d'oiseaux qui fleurissent et ramènent à la seule déception du résultat nul glané lors de cette manche. À cet instant, je dois dire que je ne comprends pas bien. Jusqu'à ce qu'un commissaire l'aide à se relever et que le pilote, une fois debout, saisisse sa jambe retournée pour la remettre dans le bon axe, sans cri et le plus naturellement du monde. Pas là. L'explication, elle viendra un peu plus tard, en découvrant que la botte recouvrait non pas un pied, mais une prothèse accrochée sous le genou, et dont l'unique utilité était de s'accrocher à un repose-pied de type cale de vélo bricolée pour fixer le pied à la moto.
Des chutes pour les pilotes en situation de handicap engagés en compétition moto, il y en a, comme chez les valides. Pas plus, pas moins… Logique puisqu'une fois sur leurs motos, il est difficile de faire la différence entre un pilote dit « valide » et un autre confronté au handicap. Une passion commune qui tend à se décloisonner grâce à l'engagement et au travail de quelques-uns qui se sont battus pour permettre à ces motards de remonter en selle.
Une fois sur leurs motos, il est difficile de faire la différence entre un pilote dit valide et un autre confronté au handicap.
C'est le cas de Stéphane Paulus, pilote français, lui-même devenu paraplégique après un accident de moto en 2003. Une passion dévorante et un chemin de vie dont il a fait une force pour nourrir sa reconstruction et accompagner celle des autres : « J'avais avant mon accident une pratique, disons, très engagée. J'étais un stunter à la base, je roulais vite, très vite. Après mon accident, entre 2003 et 2010, j'ai refait ma vie personnelle, professionnelle. Je faisais un peu de quad, mais moi, la moto, je l'avais mise un peu de côté. Bon, j'en empruntais parfois à un copain pour me faire un aller-retour sur une ligne droite mais disons que je prenais le temps de me reconstruire étape par étape. Et puis, en 2010, c'est vraiment revenu…
Normalement, un paraplégique roule en side-car, moi j'avais imaginé un système avec une béquille centrale équipée de roulettes. J'ai roulé six mois avec cette moto sur route mais j'étais encore un peu trop généreux sur la route… ça restait dangereux. En 2011, j'ai accompagné des copains qui roulaient sur le circuit Carole, à Tremblay-en-France (93). J'ai essayé. Je n'en avais jamais fait. J'ai tout de suite adoré ça, et je me sentais bien en sécurité, sur piste. Rapidement, mes copains m'ont poussé à faire des courses. La course moto, tu imagines ? Même quand j'étais valide, je pensais que c'était inaccessible. Quand j'étais minot, mon père m'emmenait sur des compétitions, et déjà à l'époque c'était un rêve… Alors imagine pour un handicapé ? Surtout quand rien n'existe pour lui permettre d'appréhender cette pratique. »

Sauf que Stéphane a de la suite dans les idées. En 2012, il est accepté dans un petit championnat (la Monster Race) imaginé par Antoine Collignon qui se dispute avec des sportives dénuées de carénages. Lors de sa toute première course sur le circuit de Val de Vienne, au Vigeant, c'est au 9e rang qu'il boucle les séances d'essais. Malheureusement, lors de la course, Antoine Collignon est victime d'un accident mortel : « J'étais bouleversé. Je m'étais mis au circuit parce que je trouvais ma route trop dangereuse et un pilote se tue dès ma première course. Je voulais tout arrêter. Et puis j'ai décidé de participer à la dernière épreuve sur le circuit Carole, pour rendre avec les autres pilotes un hommage à Antoine. Mais quand j'arrive le vendredi sur le circuit, des officiels de la FFM (Fédération Française de Motocyclisme) m'informent que je ne pourrais pas rouler, parce que les licences pour les pilotes en situation de handicap n'existent pas. Nouvelle douche froide.
À force de parlementer, ils acceptent de me laisser rouler. Je termine 3e ou 4e des essais, et pour la course je me range en dernière position puisqu'à cause de mon handicap, lors d'un départ arrêté, j'ai besoin qu'on me tienne ma moto, et il est donc nécessaire pour sécuriser mes assistants que je parte à la fin du peloton. Je suis donc parti dernier et je suis remonté 3e… Imagine l'émotion. À l'arrivée de la course, un copain m'a porté sur le podium où j'ai été acclamé. Autant te dire que je fondais de gros espoirs pour 2013, dans ma tête, j'étais parti pour la saison. Là, rebelote, en début d'année on me refuse ma licence au motif qu'en cas d'accident un pilote dit valide pourrait porter plainte contre moi… Je n'ai pas fait de courses cette saison-là, juste des roulages libres ».
En 2014, visiteur médical de métier, il rencontre dans un hôpital un motard comme lui victime d'un accident et paraplégique aussi. Il demande à Stéphane des conseils pour se remettre en selle, mieux, de l'aider. C'est à ce moment que Stéphane a l'idée de monter l'association Handy Free Riders dont il est aujourd'hui encore président. Une association dédiée aux motards qui ont eu un accident de la vie et qui souhaitent reprendre de la moto, mais uniquement sur circuit.
En créant cette structure associative, Stéphane développe un cadre légal pour accompagner la mission qu'il s'est fixée : « Chaque année, nous organisons avec l'association 4 journées d'initiation sur le circuit Carole pour aider les motards à se remettre en selle. Nous accueillons des accidentés récents, mais aussi des personnes en situation de handicap qui n'ont pas pratiqué depuis longtemps. Récemment, j'ai accompagné une personne qui n'était pas remontée sur sa moto depuis qu'elle avait eu son accident, il y a 15 ans.
Ces moments sont géniaux, remplis d'émotion, il y a la famille qui se déplace, les amis, et ce sont des tranches de vie magnifiques. Vraiment, ce sont mes plus belles journées. On met à disposition, lors de ces journées, des Suzuki GSX-8S adaptées aux différents handicaps, un équipement complet, et on propose un coaching complètement personnalisé. À chaque fois, c'est la même chose, on voit arriver des participants remplis de doutes, se posant mille questions et s'en posant tout autant jusqu'au moment du premier départ… Et quand le pilote revient au stand, à condition qu'il revienne parce qu'en général il ne veut plus s'arrêter, beaucoup, beaucoup, d'émotion. Reprendre la moto, c'est une vraie renaissance. Dis-toi que quand tu es assis dans un fauteuil roulant tous les jours et que tu remontes sur une moto qui t'offre une liberté totale, c'est une résurrection. »

Sur une moto, on ne se sent pas handicapé.
Depuis 2014, grâce au travail de l'association, une centaine de motards ont vécu l'immense bonheur de se remettre à la moto : le plus jeune avait 20 ans, le plus âgé 55, 25 ans après son accident. Une fois l'association créée, c'est à un championnat de France que Stéphane s'attaque. Après quelques engagements sur des compétitions partagées aux côtés de valides, la première course handi en Italie, Stéphane prend du poids et commence à compter dans un espace médiatique sensible à cette problématique de l'inclusion. Les planètes qui s'alignent avec un changement de présidence à la tête de la FFM, et Sébastien Poirier soutient cette cause. Pas de championnat encore, mais une succession d'épreuves pour lancer la machine, motiver les organisateurs et fédérer les acteurs, jusqu'à ce qu'il reçoive un appui majeur propre à catapulter cette série en devenir dans une nouvelle dimension : « Depuis 2012, je participe à des shows de stunt sur la levée de rideau du MotoGP lors du Grand Prix de France. À l'été 2016, j'appelle Claude Michy (promoteur du GP) pour lui proposer d'organiser une course en levée de rideau. Claude me répond qu'il doit voir avec la Dorna, si c'est possible. En septembre 2016, il me donne le feu vert… C'était un gros chantier, mais un chantier génial. La première épreuve a été lancée lors du GP de France au Mans en mai 2017. On a monté un plateau de 32 pilotes, avec huit nationalités dont une fille finlandaise. Ça a été un tremplin médiatique fantastique pour nous. De 2017 à 19, chaque GP de France a été exceptionnel. Et puis il y a eu le Covid en 2020, et ensuite l'arrivée du Moto-E. Nous avons perdu notre créneau. On roule toujours au Mans, mais un mois plus tard dans le calendrier, en prélude des 24 H Motos. Chaque saison nous avons un total de 3 ou 4 épreuves, avec deux manches par week-end. Il y a environ 20 pilotes au départ de chacune de ces dates. Les handicaps acceptés sont la paraplégie, l'amputation d'au moins un des quatre membres, l'hémiplégie et le plexus brachial » indique Stéphane Paulus.
C'est en 2018 que le championnat de France PMR (pour « personne à mobilité réduite ») Bridgestone Cup voit officiellement le jour. Deux catégories au programme, 600 et 1000 cm3, mais aucun classement selon le degré de handicap, avec une volonté de simplifier les choses, et puis « parce que tu peux aller vite sur une moto quel que soit le handicap » dixit celui qui remportera plusieurs fois le championnat. Un championnat où règne une très bonne ambiance, même si Stéphane le rappelle : « les imbéciles qu'on a debout, tu les retrouves en fauteuil. Tu peux être sûr que t'en as toujours un ou deux. C'est pareil que chez les valides, tu ne peux pas changer la nature humaine, que tu sois handicapé ou non ».

La licence NPH imaginée pour l'accès à la pratique et à la compétition pour les personnes en situation de handicap aura finalement été introduite en 2015. Une vraie licence qui précise les handicaps des pilotes et dont, à chaque épreuve, une liste est adressée à la direction de course où elle-même prévient son service médical. Certains pilotes roulent avec des brassards, notamment les paraplégiques, qui peuvent nécessiter, en cas d'anesthésie générale, un protocole particulier pour tenir compte de leur situation induite par une lésion de la moelle épinière.
Aujourd'hui, c'est à une mixité dans la pratique qu'aspirent les pilotes de la PMR.
L'évolution est significative, pour le plus grand bonheur de Stéphane : « L'ancienne génération de la FFM n'était pas prête à voir tout ça, ils n'étaient pas ouverts à ce mélange. Quand ils m'ont vu la première fois, ils ont osé me dire : « c'est qui ce barjot ? » La nouvelle génération aux commandes de la Fédération française de motocyclisme est plus ouverte, plus inclusive. Je suis moi-même au comité directeur de la FFM, et je valide avec le docteur fédéral la licence des pilotes handicapés. On est impliqués au cœur ».
Peut-être aussi l'ancienne génération avait-elle peur de l'effet miroir, ce reflet d'une image cabossée sur les autres participants et sur le public, puisqu'en autorisant des pilotes en situation de handicap à prendre le départ, il existait peut-être la crainte de rappeler la réalité des accidents auxquels sont confrontés certains motards et les conséquences parfois lourdes qu'ils peuvent entraîner ?
Aujourd'hui, c'est à une mixité dans la pratique qu'aspirent les pilotes de la PMR. Et cette envie vient parfois à l'initiative de valides, à l'image de François Etterlé, ancien directeur commercial de Suzuki France qui, dès 2018, proposait à Stéphane de faire le Bol d'Argent (course d'endurance de 3 heures) avec lui. La fédération refusera. Au changement de mandature en 2020, Jean-Marc Deletang, ancien pilote de haut niveau, prend la présidence de la commission vitesse et accède à sa demande. Il appuie la candidature de Paulus qui participera au Bol d'Argent 2023.
En 2026, cette décision a fait jurisprudence. Thibaut Foret a participé en juillet aux 24 H de Barcelone avec les pilotes valides, idem à Magny-Cours pour les 500 miles, et c'est un équipage 100 % « PMR » qui prendra le départ du Bol d'Argent, au milieu de 69 autres teams : « on commence à faire un vrai mélange. Il n'y a que sur les courses de vitesse pure où ça a moins de sens, du fait de l'obligation de partir depuis la dernière position. Ça plombe le résultat. En endurance, ça n'a pas de problème avec un pilote valide puisqu'il pourra prendre le départ selon la qualification du team. Et si c'est avec un équipage 100 % handicapé, le fait que ce soient des courses longues permet de faire son retard » poursuit Stéphane.
Pas de retard et une volonté de prendre, si ce n'est de l'avance, au moins un bon train de marche, pour porter les motards en situation de handicap dans leurs envies et leurs projets. Parmi ceux de Stéphane, un nouveau commence à encombrer une bonne partie de son esprit, et à concentrer ses envies : « Mon rêve, et mon projet, c'est de créer une compétition aux États-Unis, d'y emmener des pilotes français. Ils sont très réceptifs aux sports motorisés. J'ai eu la chance de rencontrer Wayne Rainey (triple champion du monde en GP500 devenu paralysé après une chute survenue sur le circuit de Misano en 1993) là-bas, il y a des choses à faire ».
De choses à faire, voilà ce à quoi Stéphane et sa collaboratrice, Éléonore Kowalski, s'emploient depuis toutes ces années. Parce que la PMR Cup ce n'est pas qu'une compétition, et l'association Handy Free Riders un pansement posé sur une jambe qu'ils n'ont parfois plus, mais on mesure à quel point ils ont été importants dans la reconstruction de personnes, des repères comme un phare qui les ont aidés à dessiner un chemin en forme d'objectif : « Tu imagines bien qu'il y en a qui étaient au fond du trou, qui n'avaient plus goût à rien, et avec nos propositions, il y a eu des histoires de vie extraordinaires… Je pense à Christophe Bernard, un Belge que j'ai rencontré en 2016, il était venu me voir avec son père, il était au 36e dessous, il était en grave surpoids, etc. Avec la moto, on lui a redonné le goût de vivre, littéralement, il est ensuite depuis deux fois champion de France 600, une fois champion d'Europe… Il s'est reconstruit, il a retrouvé le sourire, son couple s'est renforcé, tout s'est remis dans le bon sens » conclut Stéphane. Le sens de la marche, et peu importe qu'on le suive porté par ses jambes ou non.
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